Général Abdoulaye Keïta : une arrestation consentie, dictée par la peur du putsch plus que par un appel d’Alpha Condé
Contrairement à la mise en scène officielle, le général Abdoulaye Keïta n’est ni un détenu classique ni un chef militaire brutalement neutralisé. Il est, en réalité, placé en résidence surveillée, dans des conditions soigneusement négociées, avec des garanties matérielles et financières.
Cette méthode n’est ni nouvelle ni exceptionnelle : elle constitue l’un des ressorts classiques des dictatures militaires, où l’on achète le silence et la neutralité plutôt que de provoquer une rupture frontale.
Mamadi Doumbouya n’a pas fait arrêter un homme qu’il considérait comme un pilier de sa survie politique. Il a, au contraire, « invité » un subordonné devenu encombrant à se tenir à l’écart, à rester calme, à disparaître momentanément du champ visible. Car le général Abdoulaye Keïta n’est pas, et n’a jamais été, le véritable protecteur du pouvoir.
Les véritables détenteurs de la défense du régime sont ailleurs. Ils sont connus, identifiés, et structurés. Dans ce dispositif, les généraux dits « de façade » ou « d’écran » n’interviennent que pour l’ornement institutionnel. Lorsque les enjeux deviennent sérieux, ils sont mis en congé politique. Doumbouya ne compte pas sur eux lorsque le pouvoir est réellement menacé.
L’enquête permet ainsi de rejeter l’effet de communication autour de « l’arrestation » du chef d’état-major de l’armée de terre, officiellement justifiée par un échange téléphonique de deux minutes avec l’ancien président Alpha Condé en novembre. Cet épisode en dit bien davantage sur l’état de panique du pouvoir que sur l’existence d’une quelconque menace de complot.
Présentée comme une mesure de prévention sécuritaire, cette interpellation révèle surtout une mécanique de suspicion permanente, caractéristique d’un régime qui gouverne sous la hantise de son propre péché originel : le coup d’État.
Première évidence.
Un officier du rang du général Abdoulaye Keïta, surtout après l’élimination politique et militaire du général Sadiba Koulibaly, ne traite jamais une communication sensible avec légèreté. À ce niveau de responsabilité, chaque appel est soit évité, soit sécurisé, soit assumé dans un cadre strictement contrôlé. L’hypothèse d’un échange improvisé, naïf ou inconsidéré ne résiste pas à l’examen des usages internes du haut commandement militaire guinéen, façonnés par la peur, la surveillance et la discipline de survie institutionnelle.

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Deuxième évidence.
Si cet appel a réellement eu lieu, il est tout aussi improbable que les services de renseignement l’aient découvert par hasard ou tardivement. Dans un appareil sécuritaire saturé d’écoutes, de filatures et de contrôles croisés, une communication de cette nature n’échappe pas au radar. La séquence la plus crédible n’est donc pas celle d’une découverte accidentelle, mais celle d’un suivi maîtrisé : laisser faire, observer, cartographier les relations, identifier les éventuelles connexions, puis intervenir au moment jugé politiquement opportun.
Dans cette logique, l’arrestation du général Keïta ne vise pas à neutraliser une menace réelle. Elle sert à nourrir un climat de peur, à discipliner le corps militaire, et à légitimer une militarisation accrue du champ politique civil sous couvert de lutte contre un complot permanent.
Troisième évidence, souvent ignorée dans le débat public : la structure actuelle de la chaîne de commandement militaire guinéenne rend pratiquement impossible toute initiative autonome d’un chef militaire, quel que soit son grade. Les dotations en hommes, en armements et en moyens logistiques sont strictement fragmentées, contrôlées et conditionnées. Cette architecture réduit mécaniquement toute capacité de coordination offensive indépendante.
L’accès au cœur réel de la défense du pouvoir est verrouillé et concentré entre les mains des forces spéciales loyales à Mamadi Doumbouya. Mais même ces forces ne disposent pas d’une autonomie pleine. Elles sont encadrées, sécurisées et coordonnées avec l’appui de mercenaires étrangers, ajoutant une couche supplémentaire de contrôle, de méfiance interne et de fragmentation opérationnelle.
Dans un tel environnement, toute tentative de coup de force, y compris depuis l’intérieur des forces spéciales, devient structurellement risquée. Il existe des forces dans la force, des chaînes parallèles, des loyautés concurrentes et des verrous croisés qui rendent la mise en œuvre d’un dispositif offensif cohérent extrêmement fragile. Ce n’est pas une hypothèse intellectuelle : c’est une réalité mécanique du système sécuritaire mis en place depuis le 5 septembre 2021.
C’est précisément pour cette raison que le pouvoir se bunkerise. Une force réellement capable de neutraliser la milice sécuritaire de Mamadi Doumbouya ne peut pas émerger à l’intérieur de son périmètre immédiat de contrôle. Elle ne peut être qu’indépendante, extérieure à son dispositif, et opérant en terrain neutre. Or, hors de ses zones verrouillées, le chef de la junte devient vulnérable.
La bunkerisation actuelle n’est donc pas l’expression d’une puissance maîtrisée. Elle constitue l’aveu silencieux d’une faiblesse stratégique profonde : celle d’un pouvoir qui sait qu’il ne tient que tant que le terrain reste clos, surveillé et militarisé.
Par Siba Béavogui