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CHRONIQUE D’UNE ÉQUATION COMPLEXE

Victoire stratégique de la junte contre les partis politiques… sous le regard vengeur d’une armée humiliée

Il y a des guerres qui ne se gagnent jamais. Des batailles qu’on croit terminées, mais qui couvent sous les cendres. En Guinée, c’est une équation politique sans inconnue : le pouvoir se prend par la force, s’habille en démocratie, et se prolonge à coups de manipulations administratives.

Si la seule résistance politique suffisait, Mamadi Doumbouya aurait déjà annoncé sa candidature. Mais voilà : le Général a allumé trop de feux. Et certains ne s’éteindront pas facilement.

Le piège du recensement

Accepter le recensement général tel que propulsé par le CNRD, c’est valider par procuration la candidature du putschiste. C’est entériner une opération de blanchiment électoral. Car ce recensement n’est pas neutre : c’est un fichier à géométrie variable, une cartographie sociopolitique travestie en outil démocratique. En d’autres termes, c’est un acte de guerre camouflé en acte républicain.

La défaite symbolique des partis

Le coup est stratégique. Entraîner les partis dans ce processus, c’est les forcer à accepter la règle du jeu imposée par leurs bourreaux. Une victoire politique de la junte : imposer ses règles, organiser seule le processus, et laisser croire à un semblant de consultation. Un vrai hold-up démocratique, validé par les victimes elles-mêmes.

Les partis, en participant au recensement, ont cédé. Ils ont pêché par manque de constance. Car on ne peut pas militer pour un fichier électoral propre et refuser ensuite de participer aux élections qu’il produira. Ils sont pris dans un piège logique, politique, éthique.

Mais l’Histoire ne s’écrit pas sans rancune…

Car si Doumbouya a marqué un point face aux politiques, il a perdu gros face à l’élite de l’armée. Des officiers supérieurs humiliés. Des chefs de guerre éliminés. Des familles brisées. Des hommes d’affaires proches de l’armée ruinés, expropriés, réduits au silence. Ces blessures-là ne cicatrisent pas. Ce sont des mémoires enragées, silencieuses, explosives.

Le pouvoir peut tordre les institutions. Il ne peut pas effacer les deuils. Il ne peut pas négocier avec les morts. Le sang versé, les honneurs volés, les familles sacrifiées : voilà les vraies bombes à retardement du régime.

Une victoire empoisonnée

La junte pense avoir remporté une bataille politique. Peut-être. Mais elle avance sur un champ de mines mémoriel. Car la vengeance des invisibles ne s’annonce pas, elle surgit. Et le jour où l’histoire rendra ses comptes, le fichier électoral ne suffira pas à sauver l’imposture.

Ce n’est pas une élection qui tranchera cette équation. C’est la vérité des blessures, le poids des humiliations, et la mémoire d’une armée qui n’oublie pas.

Le chantage : l’arme invisible mais redoutable de soumission des putschistes

À défaut de convaincre, le pouvoir impose. Et à défaut d’adhésion, il fabrique la peur comme unique doctrine de gouvernance. En Guinée, sous l’ère Doumbouya, le chantage est devenu une méthode d’État, un outil politique, un levier de contrôle social.

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Ce chantage ne fait pas que plier les figures visibles de l’opposition : il écrase tout sur son passage.

La politique sous perfusion

Les leaders politiques qui osent encore parler sont surveillés, intimidés, neutralisés. Les plus coriaces se taisent, les autres collaborent. Le régime a réussi l’impensable : transformer la classe politique en spectateurs honteux de leur propre effacement.

On ne débat plus, on négocie sa survie.

Le journalisme domestiqué

Les journalistes sont réduits au rôle de relais de la propagande. Ceux qui résistent paient le prix fort : fermetures de médias, intimidations, convocations arbitraires, exils forcés. La liberté de la presse n’est plus menacée, elle est ensevelie. Et les enterrements se font dans le silence des rédactions apeurées.

Les religieux muselés

Même les guides religieux, d’habitude indéboulonnables dans l’équilibre social, sont devenus des pions dans le théâtre du silence imposé. Les plus critiques sont discrédités, menacés, parfois même infiltrés. La foi elle-même devient un champ de bataille idéologique.

La société civile asphyxiée

Quant aux activistes, aux intellectuels, aux défenseurs des droits humains… ils apprennent à parler par parabole, à militer par allusion. Le courage se conjugue désormais à voix basse. Et l’engagement, lui, devient un crime potentiel.

Le chantage prend toutes les formes : menaces sur la famille, audits ciblés, perquisitions arbitraires, exclusion sociale, pressions financières. Personne n’est à l’abri. Tout le monde est tenu par quelque chose : un passé, un dossier, une faiblesse.

Une société entière sous surveillance

Ce régime ne gouverne pas, il oriente les peurs. Il ne dialogue pas, il conditionne les silences. Et dans cette mécanique implacable, chaque citoyen devient un suspect potentiel, chaque voix libre un danger à neutraliser.

Mais il faut le dire haut et fort : aucune paix ne peut naître de la soumission généralisée. Aucun avenir ne peut se bâtir sur le chantage et l’humiliation collective.

La junte gagnera peut-être du temps. Mais ce temps sera celui de la frustration accumulée, du ressentiment généralisé, de la mémoire blessée. Et quand le silence se brisera — car il se brisera — ce ne sera pas un cri, ce sera une détonation

Siba Beavogui
Témoin d’un pays pris dans la tempête d’un mensonge devenu système.

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